dimanche , 28 mai 2017

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Béjaia: Une mauvaise pièce à prendre au sérieux

Plus on voit des hommes tourner à l’animal en folie, plus on confirme que la manipulation des masses dispose de beaux jours devant elle. Cet exercice qui date de l’âge de pierre, se modernise et se numérise au grès des fulgurances des réseaux sociaux, un outil explosif, magnifiquement accessible qui se prête à toutes les mauvaises intentions. Avec pareille arme, nul n’échappe aux manifestations de la cruauté humaine. Il suffit d’un slogan, d’un terrain favorable, d’un clic. La France par exemple aura vécu une année 2016 avec des feuilletons à répétition dans le registre des émeutes. Sauf que dans ce pays, la société qui s’ébranle au moindre clin d’œil des syndicats, sait lire et écrire question lois et politique économique.
Dans la rue algérienne et je le dis avec tout le respect dû à une élite et à la large frange qui maitrisent parfaitement les fondamentaux et les spectres d’application des textes de loi, les jeunes qui se sont illustrés cette semaine à Bejaia et Bouira, ne comprennent rien à la loi des finances 2017 contre laquelle ils se sont convertis en guérilléros. Et c’est justement parce qu’ils n’étaient pas imprégnés de ce document et de ses véritables impacts sur le quotidien de la société moyenne qu’ils incarnaient des troupes manipulables et corvéables pour tenter d’enflammer une région historiquement jalouse de l’indépendance et de l’unité de l’Algérie. Jamais dans le monde, une loi des finances n’a engendré des manifestations de rue, pas même pacifique. On comprendra donc que ce mobile prêté aux manifestants de l’illustre enseigne de la Soummam, participait d’un sordide leitmotiv pour accréditer la soi disante réaction citoyenne contre une loi que peu d’acteurs sur le terrain comprennent.
Les transferts sociaux et les subventions pour les larges produits de consommation demeurent, pour l’instant, immuables, à contrario des experts financiers dont Chakib Khalil qui recommandent de libérer les prix en mode réel, le passage de la TVA de 17 à 19% ne sera normalement pas ressenti dans les prix au détail et les augmentations des factures d’électricité et de gaz sont ajournées jusqu’au mois de juillet 2017. La déplorable grève des commerçants en Kabylie à l’origine des émeutes, découle de l’interdiction de faire supporter les 2% supplémentaires de la TVA sur le consommateur dont, finalement le pouvoir d’achat serait préservé, du moins en théorie. Mais justement, en raison du manque d’acabit des commerçants dans leurs relations avec les clients et par habitude de toujours frauder, l’inflation va inévitablement se retourner vers les ménages. Les transporteurs ouvrent déjà les premières brèches, reniant les textes en vigueur. Démunis et fonctionnaires moyens sont déjà condamnés à la haute voltige budgétaire, prémices d’une escale 2017 à surprises, qui interpelle déjà les responsables de la régulation des prix et les services de contrôle, à tous les niveaux.
Certes, nul n’échappe aux manifestations téléguidées et somme toute pas besoin de ranger l’épisode de Béjaia 2017 dans le bréviaire des séquences les plus violentes de notre parcours. Les inévitables casseurs se sont bien servis dans les prestigieux commerces et l’image d’une loi des finances suspendue à ce désordre, fait encore sourire. Les apparences d’avidité et de profits dans ce type de mouvements de foule ont même rapidement dilué la tension, libéré les routes occupées et battu en brèche les vœux secrets d’un étalement géographique de la mêlée, devenu espace de voyous en mal d’exulter, terriblement analphabètes des lois de finances et autres textes institutionnels. Par contre, dans cette histoire, ce qui compte, c’est l’invisible. Les masses transparentes se rangent, des banques, des centres commerciaux, des shows rooms et des sièges administratifs ont brûlé, des routes saccagées. Des émeutes ont sali les régions de Béjaia et de Bouira. Mais là ne réside pas le plus important. L’urgence consiste plutôt à résoudre la question «A qui profite le chaos».
Dans la digestion de ce dossier, réapparait la non spontanéité des manifestations. Des effets d’annonce via la toile se sont bien enchaînés, d’origines douteuses et forcément mal intentionnées. Depuis nos propres murs, conspirateurs et comploteurs guettent quotidiennement les mèches à allumer. Si la plupart des partis politiques ont réagi avec véhémence les troubles induits par la grève des commerçants, les uns soutenant les droits à manifester pacifiquement, d’autres condamnant sévèrement les dérapages, les formations islamistes se sont curieusement cantonnées dans le rôle des carpes, à savoir muettes à outrance.
Quant au Pôle des Forces du Changement piloté par Ali Benflis, il rempile sur «les graves répercussions attendues des dispositions de la Loi des Finances 2017». Le reste des associations censées opérer dans la société civile se confinant dans un silence confortable dans une position de «Wait and See». Ceci dit, cette mauvaise pièce jouée par des acteurs amateurs, devrait être prise au sérieux. La recherche de ses racines comme l’analyse de ses effets nous éclairera, par ces temps d’incertitudes, sur les sentiments qui s’expriment dans tout le pays.

Par Fayçal Haffaf