vendredi , 23 août 2019
<span style='text-decoration: underline;'>Chu Benzerdjeb </span>:<br><span style='color:red;'>Cinq tentatives de suicide enregistrées en une nuit</span>

Chu Benzerdjeb :
Cinq tentatives de suicide enregistrées en une nuit

Effrayant est ce phénomène qui prend des proportions de plus en plus, alarmantes. Les tentatives de suicide reviennent en force. Durant la nuit de dimanche à lundi, 5 personnes, dont une femme âgée de 30 ans et une récidiviste, ont tenté d’attenter à leurs vies.

Les personnes, ayant dans leur majorité ingurgité des produits dangereux, ont été prises en charge par les urgentistes du Chu Benzerdjeb qui leur ont fait faire divers examens mais aussi des lavages du système gastrique. Aussi, 6 autres personnes toxicomanes victimes d’overdose, ont été prises en charge. Le phénomène du suicide connaît une évolution inquiétante dans la société algérienne et semble toucher, notamment, la catégorie la plus fragile, à savoir, des jeunes âgés de 18 à 30 ans, le plus souvent sans profession.
28 Algériens se suicident chaque mois dont la plupart des chômeurs. Le bilan alarmant des cas de suicide durant le premier semestre de l’année en cours en est l’illustration. Les chiffres obtenus sont effrayants et les causes demeurent souvent floues. Les méthodes de suicide sont multiples : arme à feu, pendaison, absorption de produits caustiques, immolation par le feu… Le nombre des personnes qui tentent de se suicider connaît une augmentation effrayante. Dans un ouvrage lié à quatre années de réflexion et d’investigations sur le suicide et les tentatives de suicide à Oran, un groupe de chercheurs du CRASC avancent plusieurs thèses. Trop de besoins et pas assez de moyens. L’ouverture de l’Algérie à la mondialisation tend progressivement à fermer le marché de l’emploi tout en ouvrant des perspectives illimitées à la consommation. Ceci va donc créer des besoins sans cesse renouvelés, tout en réduisant les moyens de les réaliser, créant une situation paradoxale : tout est consommable, à condition de détenir les moyens financiers suffisants, permettant la satisfaction de ces besoins.
Nous sommes dans « la perte de l’équilibre social», puisque cette situation paradoxale crée des besoins que l’individu ou les groupes d’individus auront du mal à satisfaire, perturbant ainsi leur équilibre et ce d’autant plus qu’environ 60% de la population algérienne est constitué de jeunes. Et la patience n’ayant jamais été considérée comme la première qualité de la jeunesse. Si les jeunes rêvent continuellement de partir « ailleurs », c’est en partie lié à ce moment particulier de la vie où ils veulent connaître le monde, le conquérir ; mais bien souvent c’est en désespoir de cause que bien des jeunes mettent leur vie en péril, pour aller vers un hypothétique et sublime « ailleurs ».
Certains jeunes considèrent leur vie actuelle comme une «non vie», une «parenthèse» qui n’en finit plus. L’espoir est ténu, si ce n’est absent. Ainsi, face à une situation bloquée (absence de travail, de logement, de loisirs, de vie affective …) et un concours de circonstances particulier, le suicide peut paraître à ces jeunes désemparés comme une issue à cette situation. À cela s’ajoute l’insécurité et appauvrissement du lien social. Des conditions sociales, économiques et politiques non sécurisées dues à une certaine instabilité institutionnelle, ont entraîné une perte de confiance des individus et des groupes sociaux dans les institutions. Ainsi, les individus ont tendance à se recroqueviller sur eux-mêmes, à se fermer aux interactions sociales perçues comme dangereuses pour leur survie tant biologique, que psychologique et sociale.
Ce renfermement, cette insatisfaction et ce sentiment d’insécurité, réduisent de plus en plus les relations interindividuelles. Le cloisonnement et la perte des recours traditionnels qui cimentaient le lien social (famille élargie, voisinage) laissent les personnes seules face à leur désarroi, à leur solitude et à leur mal être et peuvent donc faciliter le passage à l’acte : le suicide devenant, pour certaines personnes isolées et fragilisées, la seule « solution ».  L’on trouve aussi les pressions sociales et violences intégristes. Il s’agit là de la troisième hypothèse qui semble importante à explorer, est la montée de l’intégrisme en Algérie qui, en plus des problèmes déjà existants, a généré des effets extrêmement nocifs et ce, à deux niveaux au moins. Il va de la pensée figée et culpabilisante, la presse idéologique empreinte de religiosité frisant la rigidité et parfois la paranoïa, concourant à générer des situations de stress qui peuvent amener certaines personnes à passer à l’acte.
La religiosité est dans la plupart des cas une formation réactionnelle qui, comme tout mécanisme de défense, tente de protéger l’individu d’un état pulsionnel difficile à endiguer. Ainsi donc, l’incapacité à gérer des situations qui parfois dépassent les capacités défensives de l’individu, peut venir soit des seuils de tolérance individuels trop bas, soit de l’excès de stimuli extérieurs massifs : les enveloppes sociale, familiale et religieuse ne jouant plus leur rôle de pare excitation…
Mohamed Aissaoui