vendredi , 15 décembre 2017
<span style='text-decoration: underline;'>La France et les écrivains francophones algériens </span>:<br><span style='color:red;'>Des rapports tumultueux</span>
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La France et les écrivains francophones algériens :
Des rapports tumultueux

Conscients que la France est un passage obligé pour briller, les écrivains algériens qui font le détour parisien, offrent, à travers leurs expériences et leur vécu, un extraordinaire lieu d’observation des relations entre société et processus créatif, estime Mme Harchi.

La frontière entre la littérature et la politique se fait très mince en Algérie, depuis que les auteurs algériens font les plateaux de télévisions et usent de réseaux sociaux pour se faire entendre. Lorsque ces auteurs sont d’expression française, le débat s’en trouve passionné et les accusations fusent de partout. Il est difficile de tracer une frontière entre l’œuvre algérienne francophone et l’actualité algéro-française, en ce sens que les écrivains deviennent à leur corps défendant les instruments d’une média-sphère française, à la recherche d’un discours francophile et forcément réducteur de l’identité algérienne. Beaucoup d’écrivains ont vu le piège, mais peu ont trouvé la parade. C’est, résumé, le travail réalisé par une sociologue algérienne Kaoutar Harchi, qui a abouti à la conclusion que la littérature algérienne francophone, est perpétuellement soumise à un mouvement de déterritorialisation, de décontextualisation. Dans un livre paru en France, Mme Harchi dépeint une France littéraire accaparante et destructrice de la personnalité des auteurs algériens. Chercheuse à l’université Paris-Descartes et auteure d’un essai «Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne», notre sociologue affirme dans une interview au quotidien français ‘’L’Humanité’’, que les écrivains algériens francophones, édités en France, sont pris entre deux feux. Il y a d’un côté un désir de reconnaissance parisienne et de l’autre, l’affirmation de combats décoloniaux. Une gymnastique intellectuelle que nombre d’écrivains n’ont apparemment pas réussi à assumer. Les auteurs, objets de l’essai de Kaoutar Harchi, qui sont Kateb Yacine, Assia Djebar, Rachid Boudjedra, Kamel Daoud et Boualem Sansal, ont chacun son propre parcours, ses propres armes contre l’establishment culturel français.
Conscients que la France est un passage obligé pour briller, les écrivains algériens qui font le détour parisien, offrent, à travers leurs expériences et leur vécu, un extraordinaire lieu d’observation des relations entre société et processus créatif, estime Mme Harchi. Il est clair que la relation exceptionnellement enchevêtrée entre l’ancienne puissance coloniale et les descendants de colonisés, fait qu’au fur et à mesure de leur passage du néant à la vie littéraire, ces écrivains sont confrontés à des obstacles, des épreuves qui laissent apparaître des conduites de résistance développées par eux, note la sociologue.
Il se trouve, selon le constat de Mme Harchi, que le niveau de conscience et la volonté de résistance n’est pas la même, d’un écrivain à un autre. Face à la fabrique historique de l’altérité littéraire fondée sur la perception d’une altérité ethnique ou sexuée, les Algériens, au même titre que les écrivains étrangers et féminins, prennent des chemins divergents. Le cas de Boualem Sansal est, à ce propos édifiant. La sociologue relève que dès lors qu’il parle de la montée de l’islamisme, son propos va être mis en avant pour être mieux récupéré dans un processus de «valorisation intéressée» qui vise à renforcer les représentations ayant cours dans la société française, constate-t-elle. C’est-à-dire que Sansal est pris pour un simple intermédiaire auquel on ne demande pas son avis, mais juste pour appuyer les thèses occidentales. Dépossédés de leurs propres discours par la machine parisienne qui ne les écoute pas, nos écrivains perdent leur pensée autonome, affirme Mme Harchi. C’est un régime d’hétéronomie intellectuel qui prévaut chez ce genre d’écrivains assène-t-elle.
A l’autre bout de la posture de Sansal, Kateb Yacine a adopté une conduite critique frontale de dénonciation de la domination coloniale, mais en situation postcoloniale. Une attitude qui permet à l’auteur de s’affirmer, mais qui n’est plus possible, au regard de l’évolution des scènes culturelles française et algérienne, mettant ainsi les écrivains de la nouvelle génération dans une posture pour le moins inconfortable, vis-à-vis de l’opinion publique de leur pays d’origine.
En tout état de cause, il semble, à bien comprendre le propos de la sociologue, les écrivains algériens d’expression française, sont «casés». Dès lors qu’ils parviennent à un certain niveau de notoriété, ils sont happés pour servir un discours dominant en France qui refait interminablement les guerres coloniales et tente de culpabiliser ces mêmes auteurs. Il est un écrivain qui échappe à ce «zonage» en raison de sa double culture linguistique. Autant arabophone que francophone, Rachid Boudjedra, s’appuie sur un puissant capital linguistique difficile de récupérer. D’où son «bannissement» médiatique en France. C’est dire que la société pensante française peut être cruelle. La critique formulée à Assia Djebar pour son manque de reconnaissance à la France dans son discours devant les membres de l’Académie française, témoigne de ce désir très français de main mise sur tout ce qui vient des anciennes colonies dont l’Algérie.
C’est dire que ceux qui pullulent les plateaux de télévisions françaises, ne sont en définitive que des faire-valoir d’une pensée dirigée par des Français qui les utilisent comme des alibis pour critiquer d’eux-mêmes les sociétés d’où ils viennent, en contrepartie d’une prise en charge totale de leur carrière d’écrivains, de journalistes, d’artistes ou autres.

Alger: Smaïl Daoudi