mardi , 21 novembre 2017
<span style='text-decoration: underline;'>Sidi Bel-Abbès</span>:<br><span style='color:red;'>Le cinéma VOX et ses émotions</span>
© D.R

Sidi Bel-Abbès:
Le cinéma VOX et ses émotions

Il est dans la vie, des moments qui demeurent gravés, inaltérés malgré l’âge et le temps qui passe. Depuis longtemps ancrés dans notre petite tête, certains souvenirs remontent souvent en surface avec leur côté sensationnel de l’âme de l’époque.

Aujourd’hui, alors, que nous avons pris de l’âge, il nous semble que tout est bien changé et, que le temps présent ne ressemble point aux beaux moments des temps d’avant.
… Nous sommes au tout début des années soixante dix du siècle dernier. À cette époque, la ville de Sidi Bel-Abbès vivait l’air de son temps et à quelques différences près, nous étions tous égaux socialement, respirant ce si doux et convivial air ambiant. Le travail était rare et les rentrées d’argent très limitées. Mais, comble du moment, tout le monde dégageait cette apparence d’être heureux. Nous nous sentions si bien dans notre paisible petite ville de Bel-Abbès contrairement à celle d’aujourd’hui, si bruyante malgré les signes ostentatoires d’un certain modernisme.
… Les cinémas Vox, l’Alhambra, l’Empire pour ne citer que ceux-là de notre charmante ville, gardent jalousement et secrètement entre leurs sombres murs ô combien de souvenirs pleins d’émotions et combien de larmes d’une génération qui s’est noyée dans le temps et dans l’espace.
…Nous étions sept jeunes camarades très unis, issus du humble et valeureux quartier «Village Errihe», Point du Jour pour l’appellation coloniale. Aujourd’hui, tous grands pères, ils vivent tant bien que mal leur troisième âge en gardant comme dans le passé, cette vivacité cérébrale dont ils jouissent encore. D’ailleurs, j’envie tellement l’exactitude de leurs impressions et les narrations des lointaines soirées passées ensemble malgré le nombre d’années écoulées.
Nous sommes devenus les inséparables «endiablés» du cinéma hindi à son summum à l’époque. Un cinéma tout riche en couleurs, en chants comme en rêves. En ces moments, le cinéma VOX affichait complet aussi bien en matinée qu’en soirée et, qu’il fallait se lever tôt pour obtenir son ticket d’accès. Pour le groupe, c’était le tour à tour pour assurer cette «corvée». C’était très dur, il fallait jouer des coudes pour se frayer un chemin menant enfin à la caisse. Que d’agitations… Après moult efforts, nous voilà enfin dans la salle sombre. Quel enchantement !
Je m’en souviens aussi, qu’en ces moments de vaches maigres, il nous était difficile d’avoir de l’argent pour nous permettre ce «luxe». Il fallait se débrouiller tant bien que mal en accomplissant de menus travaux ici et là.
Certains films étaient vus et revus plus d’une fois, il fallait revoir certaines scènes, réécouter telle ou telle chanson…Si c’était de la folie dites-vous, c’était aussi un délice pour nous. Quel plaisir, avions-nous, à dissimuler le petit poste magnétophone (un luxe à l’époque), sous la djellaba pour enregistrer toutes les chansons du film. Il ne fallait pas se faire attraper par l’agent de sécurité. C’était interdit. Quel plaisir avions-nous aussi de se retrouver presque chaque soir autour de cette boite magique distillant à profusion la matière emprisonnée dans ces bandes fascinantes, sur ce même endroit. Qui à même le sol, qui sur un banc de fortune dans ce décor immuable, à l’angle de Kouchet Rzini faisant face à la petite Mosquée de Si El Alla que Dieu ait son âme, nous étions si heureux. Si heureux de reconstituer l’ambiance et lancer le débat autour du film. Et, dire que nous avions à peine quinze ans.
…Ces rencontres si chaleureuses sous la pluie comme dans le froid, je les revois dans toutes leurs nuances. Tous autour de ce poteau en bois au bout duquel dansait à tout vent, une lampe jaunâtre qui peinait à éclairer un bout de cette ruelle. Les bavardages des uns et des autres, sont encore là dans mes oreilles. J’ai l’impression d’être face à un écran riche en pixels m’offrant une rétrospective filmée dans toutes ses couleurs et ses odeurs d’un temps ô combien cher de ma vie… Et, tard dans la nuit, à l’heure où nous nous dispersions, un léger sifflement de vent tout chantonnant nous tenait compagnie à travers rues et ruelles jusqu’aux portes de nos foyers de notre paisible quartier.
Le cinéma VOX et le film hindi, c’était aussi une rencontre avec un monde et une culture aux odeurs de Santal qui nous venait de loin et que jusque-là nous était inconnue.
Aujourd’hui, cinquante années plus tard, avant que les souvenirs ne se délitent, car, exposés aux différentes agressions qu’engendre la vie, maladies et autres, j’ai décidé de mettre sur papier un pan de souvenirs parmi tant d’autres, qu’il plaira sûrement à mes amis et à tous ceux qui ont connu le même engouement pour le cinéma dans ses années fastes, de le revivre avec toutes ses émotions.

Mohamed Sellam