vendredi , 24 mai 2019

Contestation pacifique :
Les jours les plus longs

En pleine tourmente, qui d’entre les politiques, les experts, les constitutionnalistes, les hauts gradés, les services de l’ombre et les citoyens perçoit en ce moment une sortie de crise ? Personne ! Du haut de nos droits légitimes à contester et à manifester pour un nouveau système politique qui ne soit pas rongé par la corruption, on est aujourd’hui tenté de regarder, avec un peu de distance et d’angoisse, que dans ce mouvement pacifique de grande envergure, aucune lueur de changement ne se profile pour l’instant à l’horizon. Et si l’histoire des révolutions retentissantes a prouvé que ces luttes n’aboutissent jamais au bout de quelques mois, chaque cœur d’algérien bat au rythme des prières pour que l’Algérie de 2019 ne prêtera jamais aux stéréotypes des bouleversements politiques des siècles derniers. Sans doute, les droits et les lois ont réalisé des progrès immenses et le slogan «Vox populi- Vox Dei » dicte les pas de tous les systèmes politiques des pays démocratiques.
Sauf que le régime algérien de ces vingt dernières années ne semblait pas s’accommoder de cet axiome de bonne gouvernance. L’explosion de la corruption, la main mise des oligarques sur les deniers de l’Etat, le détournement du foncier aux profits d’affairistes sans scrupules, la protection qu’assuraient les pouvoirs publics à des visages atypiques de la fraude et des transferts illicites énormes de devises à l’étranger, l’indépendance confisquée de la justice, toutes ces pratiques au grand jour participaient de la défiance et du mépris envers le peuple. Ce bradage et ce pillage à longueur d’années des réserves nationales ne se sont jamais aussi bien portés, puisqu’au classement mondial 2019 de la corruption, l’Algérie occupe la savoureuse 105 ème place, loin du 75ème rang occupé conjointement par la Tunisie et le Maroc. Ce document récemment publié par l’ONG Transparency International et validé par l’Association Algérienne de Lutte contre la Corruption n’a guère suscité d’étonnement. Pour preuve, notre impuissante AACC qui s’interroge et accuse : « Comment peut-on enregistrer des progrès dans ce combat quand nous disposons d’une très mauvaise loi contre la corruption, en date du 20 février 1996. Et plus grave encore, ajoute l’AACC, lorsque cette loi n’est pas appliquée, notamment en matière de déclaration de patrimoine ? ».
 Le bon sens aurait voulu que le système et ses puissants appareils de renseignements et de contrôle engagent des actions spectaculaires à l’encontre des chefs d’entreprises et de hauts fonctionnaires mafieux ayant dilapidé et aspiré l’argent des banques. Mais, totalement inconscients des conséquences de la corruption sur la population qui se sentait abandonnée et bernée, convaincus de leur maîtrise du terrain, les pouvoirs publics n’ont rien vu venir. De même que le Parlement et le Sénat, dont les membres obnubilés par un cinquième mandat, soucieux de leur carrière et de leurs gains, éloignés des réalités du peuple n’ont pas vu le typhon arriver. Excédée, désabusée par tant de manque de respect et d’attention envers elle, la société civile a fini par exiger le changement. Albert Camus que peu de députés et sénateurs connaissent, a écrit : « je me révolte, donc nous sommes ». C’est exactement ce qu’a voulu démontrer le peuple aux élus des deux chambres.
De cette situation est né un mouvement spontané, créatif, coloré par ses composantes amicales et familiales. Le monde entier continue à porter un regard attentif, compatissant et encourageant sur ces algériens que les pensionnaires des deux chambres législatives ne leur ont jamais consacrés. Jusque là, le combat pour le changement continue. Avec de la poésie et des espaces musicaux improvisés par des artistes professionnels et des amateurs. Ils sont toujours 20 millions de manifestants par semaine répartis sur le territoire national. 40 millions d’irréductibles à brocarder un régime qui a fait de la corruption un dramatique levier de développement et de l’incompétence une économie improductive. Aujourd’hui que les contestations s’expriment au quotidien, que les étudiants abandonnent leurs cours pour permaniser le mouvement et imprimer plus de pression pour aboutir sur un changement radical, que de nombreuses activités industrielles et commerciales multiplient les grèves pour exploiter la conjoncture à des revendications sociales apparaissent des déviations qui interpellent. L’authenticité de ce mouvement est certes préservée, mais des infiltrations ont réussi à noyauter les marches pour les déstabiliser. Le Général Major Gaid Salah affirme que « des bombes à retardement avaient été déposées par des corrompus et des corrupteurs dans différents secteurs et structures vitales de l’Etat ». Plus grave encore, le chef d’Etat Major de l’ANP reconnait que « cette crise aurait été fomentée bien à l’avance dans le but de semer les graines de la déstabilisation de l’Algérie, en créant un environnement propice pour créer un vide constitutionnel ». Ce nouvel élément rendu public, la solution définitive à ce puzzle politique s’éloigne de la mire. Autant d’arguments pour que n’importe qui dans ce paysage trouble, entre activistes de tous bords et analystes politiques amateurs, se donnent en spectacle dans les réseaux sociaux. Même les vaniteux, les opportunistes guettent la moindre lueur pour jaillirent des bosquets et se ridiculiser sur la toile. Quant aux donneurs de leçons éparpillés à travers les verdoyants conforts de Genève, Paris, Bruxelles, Londres, Barcelone, Montréal, Washington, Doha, Dubaï, et qui croient détenir les clés de sésame pour n’importe quel problème algérien, ils sont subitement devenus muets. Seuls les citoyens qui battent le pavé depuis 11 semaines continuent de dérouler des propositions, qui en fait se résument en une seule, celle d’éloigner de la sphère politique et de la gestion de l’Etat les résidus de l’ancien système.
Cependant, même dans la tempête subsiste toujours l’espoir. Les manifestations ne s’érodent pas, les 20 millions de marcheurs ne vacillent pas, ils conservent le sourire. Même s’ils reconnaissent que les caciques de la 1ère République vivent toujours sur des racines profondes. Et que la transition n’interviendra pas d’une bague magique.
Par Fayçal Haffaf