lundi , 17 décembre 2018

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Nouvel aéroport d’Oran: Un produit à la peine

«Il faut avoir un peu de folie, pour ceux qui ne veulent pas avoir plus de sottises». Cette expression du philosophe Montaigne, a certainement fouetté l’esprit des Algériens lorsqu’ils découvrent que le nouvel aéroport d’Istanbul a mis trois ans pour naître et ouvrir ses portes le 29 octobre dernier. Trois ans pour inaugurer une pièce qui va donner des complexes à tous les pays modernes bardés de superlatifs en termes de constructions et d’architectures. Ses travaux avaient débuté en 2015, trois boucles seulement pour écraser le Guinness Book des projets gigantesques et magiques par leur durée de réalisation, puisque cet édifice dénommé «Aéroport International Mustapha Kemal» en hommage au fondateur de la Turquie moderne, s’érige au premier rang mondial des plates formes aéronautiques, jusque-là outrageusement dominé par Atlanta avec ses 100 millions de passagers par an.
Trois ans pour dévoiler le monstre, celui de deux terminaux pouvant brasser 200 millions de passagers par an, soit deux fois plus que l’aéroport d’Atlanta. De quoi en oublier le coût de ce pharamineux bébé: 10,5 milliards de dollars. Comme quoi, la folie est vraiment proche du génie.
Ce record absolument incroyable, défiant même les lois du travail, interpelle toutes les consciences concernées par la réalisation des projets structurants et innovants de la planète. Plus proches de nous et des événements qui toquent à nos portes, je pense à toute la chaîne des décideurs et des intervenants qui ont cogité, malaxé, tempéré, modifié, abandonné ou repris notre fameux projet de la future aérogare d’Oran. Depuis 2006 que les pouvoirs publics avaient décidé de doter la capitale touristique du pays d’un ensemble aéroportuaire plus conforme aux besoins et à l’image de la deuxième ville d’Algérie, les travaux traînent en longueurs, offrant à la face du monde, l’exemple des atermoiements, des erreurs et par conséquent des changements de cap en boucle et qui n’en finissent plus. Avec bien entendu les revalorisations budgétaires que les retards extensibles imposent aux maîtres d’ouvrages.
L’histoire de ce fameux aéroport d’Oran pullule de questions sans réponses. Son évolution sort d’une brume irréelle, elle a longuement pataugé à travers les temps et les personnages politiques et techniques. Mieux, chacune des étapes de ce projet révélait des discordances avec la feuille de route qui valsait au gré de chaque nouveau décideur central ou local. Ce projet-là aura vécu une tragique réalité, que les phénomènes imprévisibles de la nature n’auront pas épargnée, allusion à l’implacable remontée des eaux qui avait enfoncé le clou et imposé un retard supplémentaire d’un an. De quoi inspirer une écriture cinématographique dont se serait gavé Emel Klimov, l’un des plus déroutants réalisateurs du cinéma visionnaire. Cet aéroport tant attendu et qui s’étire en langueur pour finalement disparaître des subconscients de la société, n’évoquait plus grand-chose, jusqu’à ce que la proximité des jeux méditerranéens d’Oran en 2019, ne le replace sur le podium des urgences. Il retourne dans la galaxie positiviste des priorités d’Oran, celle où chaque chantier de la revue devient impérieux. La décision de doter Oran d’un aéroport international à la mesure de l’image de l’Algérie, intervient en 2006. Feu le ministre Maghlaoui l’avait proposé à l’exécutif qui approuva, mais c’est Amar Tou qui disposa du temps pour accélérer les études et le réaliser. Durée impartie: 36 mois dès le premier coup de pioche. L’ancien ministre des Transports couvera cette opération, l’inspectant presque au quotidien. Il y a mis du cœur, comme du reste les immenses chantiers ouverts sous son mandat, ceux du chemin de fer et des tramways. Cependant, les éternels atermoiements, dont la chaîne des commissions nationales chargées des procédures réglementaires en amont et en aval du projet, confinèrent le projet dans une attente de trois ans, soit jusqu’en 2008. Et pour ne rien gâter, l’étude des sols dévouée au laboratoire des Travaux publics de la willaya d’Oran, une entreprise qui connaît très bien le sous-sol de la région, découvre l’impensable: une gigantesque remontée des eaux. La prestigieuse enseigne Cosider choisie directement par le gouvernement pour bâtir le futur fleuron aéroportuaire d’Oran, y perdra un an, à pomper les eaux, à consolider les parois et le sol par des techniques fiables. Parfaitement conduits, ces travaux imprévus, ont fait chavirer tous les plans initialement arrêtés, forçant la construction des ailes aéroportuaires à ne démarrer qu’en 2011. Mais, à quelque chose malheur est bon, la direction régionale de l’entreprise de gestion et de la sécurité des aéroports et Cosider, avait eu la pertinente idée d’exploiter les excavations souterraines en les dédiant à un entrepôt de rangement des matériaux, autrement dit en une galerie technique inattendue.
Mais les retards dans la réalisation de nos ouvrages ayant la peau dure, d’autres paramètres incontournables freineront les travaux: encore deux ans pour les appels d’offres dirigés par Cosider, hormis pour les équipements d’exploitation, et leurs traitements objectifs. Ce projet se dilue donc dans le temps, au point où 7 ans après l’entrée en lice des bulldozers en 2011, le taux de pourcentage de la réalisation de cet aéroport change d’une source à l’autre. Il joue la valse à mille temps et aucun opérateur administratif ou technique ne se hasardera à communiquer un chiffre précis de ce pourcentage d’avancement. La livraison de cet aéroport avait été annoncée pour 2017, ensuite pour 2018 et à présent 2019.
Les grands crus, comme les grands ouvrages, exigent quiétude et maîtrise du temps et du budget. Les deux infos caractéristiques de ce projet gravées dans le tableau de présentation et dans les mémoires sont «36 mois, 135 millions d’euros et 4 millions de passagers, extensible à 6 millions». Heureusement que Amar Tou était passé par là, puisqu’à la toute première ébauche, cette plateforme ne se prêtait que pour 2 millions et demi. C’est-à-dire une risée, un projet de transition, la preuve qu’on ne voyait pas grand et que les esprits étaient étriqués. Heureusement, la raison et la notion de prospective auront prévalu. L’aéroport international d’Oran sera de conception extensible, réalisé par trames, donc modulable. Quant au rendez-vous pour l’étrenner, personne ne prendra le risque de vous préciser une date. Ce qui est cependant certain, c’est qu’il nous accueillera avant les jeux méditerranéens de l’été 2019. C’est ce qu’on appelle le récital permanent des miracles.

Par Fayçal Haffaf